A Sakae Machi, le salut par la musique
Comment un marché de Naha, sur l'archipel d'Okinawa, a été sauvé par une nouvelle génération de commerçants mélomanes.
Un samedi comme les autres à Sakae Machi. Dans l'une des allées principales, recouverte par un toit translucide comme souvent dans les marchés japonais, la journée démarre tranquillement. Un groupe de femmes est installé autour d'une grande table devant les rideaux encore fermés des commerces. Tout en bavardant dans la fraîcheur du matin, elles enlèvent les racines des pousses de soja qu'elles jettent ensuite dans un grand panier où les tiges blanches s'amoncèlent. L'une des ouvrières a plus de 90 ans, un bonnet en laine rouge sur la tête et un châle sur les épaules. Ses doigts manipulent les pousses avec peine, sans doute en raison de l'arthrose. Mais si le geste est lent, du moins en comparaison avec celui de sa voisine, la vitalité se lit dans le regard, tout comme la détermination. Rien ne pourrait la détourner de sa tâche, à laquelle elle semble tenir plus que tout au monde. Aussi anodine soit-elle, cette scène résume l'esprit du marché, son rôle social et sa dimension communautaire.
Créé en 1946 au sortir de la Seconde guerre mondiale, le marché de Sakae Machi n'est pas le plus grand de Naha, ni le plus animé, mais il incarne à lui seul la dualité de l'archipel, tiraillé entre les traditions et l'urbanisation galopante, avec en sus l'empreinte forte de la guerre qui a fait plus de 230 000 victimes lors de la tristement célèbre bataille d'Okinawa. A l'endroit où s'élève le marché se trouvait d'ailleurs l'école d'infirmières d'Himeyuri, dont les étudiantes mobilisées pendant le conflit pour soigner les blessés japonais dans les grottes d'Itoman ont toutes péri ou presque.
Vu de la station de monorail d'Asato, Sakae Machi affiche d'emblée sa différence avec l'environnement très urbanisé, tapis de toits bigarrés posé au milieu de bâtiments qui partent progressivement à l'assaut du ciel. En d'autres termes, un îlot paisible au milieu de la ville dont l'histoire a connu plusieurs chapitres au cours de ses quelque 70 ans d'existence, de l'âge d'or des années 50 et 60 au lent déclin des années 90. Car si tous les habitants du quartier y ont des souvenirs d'enfance, qu'ils aient fréquenté le marché chaque semaine, ou qu'ils se soient contentés d'y faire leurs courses à l'occasion du Nouvel an ou de la fête des morts, leur attachement à ce lieu convivial a failli ne pas suffire pour assurer sa survie.
Le retour progressif des clients
Au début des années 2000, en effet, les allées de Sakae Machi ont commencé à se vider à la suite de la fermeture de nombreuses boutiques qui n'avaient pas trouvé de repreneur. Le départ à la retraite de toute une génération de commerçants a paru un instant sonner le glas du marché, d'autant qu'un ambitieux projet immobilier prévoyait la construction d'un complexe administratif et commercial. En toute logique, le quartier aurait dû être rasé, et Sakae Machi disparaître, mais c'était sans compter sur la pugnacité d'une poignée de commerçants et d'habitants prêts à tout pour sauver leur «jardin», comme ils l'appellent parfois.
Rieko Shinjo fait partie de ceux qui se sont battus pour la sauvegarde du marché. Née dans le quartier où elle a grandi, et nostalgique de l'époque où elle s'amusait avec ses amies dans les allées autrefois bondées de Sakae Machi, Rieko Shinjo s'est lancée dans le combat en devenant… rappeuse! Une «grand-mère rappeuse», pour être précis, arborant le chignon typique d'Okinawa, ainsi que le kimono et les sandales traditionnels. Une manière de conjuguer tradition et modernité au service d'une cause soutenue par le maire de la ville, lui-même originaire de Sakae Machi, qui a débouché sur une victoire inattendue face aux promoteurs. De là est née la légende de Kameobaa, le nom de scène de Rieko Shinjo, une figure connue et respectée de tous, même si elle ne tient pas de boutique à Sakae Machi – elle est infirmière.
Dans son sillage, une nouvelle génération de commerçants a investi les lieux. Sa plus grande satisfaction : avoir assisté au retour progressif de la clientèle indigène. «Il n'y a bien sûr pas autant de monde qu'à la grande époque, mais les gens ont retrouvé le sourire. Sakae Machi a ressuscité», se réjouit Rieko Shinjo, soutenue dans sa croisade par de nombreux musiciens.
Un festival chaque mois tous les étés
Morito Itoman est l'un d'eux. Guitariste au sein du groupe Maltese Rock, et chef de cuisine de l'izakaya Seikatsu no gara (L'empreinte de la vie), le quadragénaire est lui aussi considéré comme un artisan du renouveau de Sakae Machi. Quand il a décidé de s'installer au cœur du marché, beaucoup de ses amis n'ont pas compris sa démarche: «Ils se demandaient qui allait bien pouvoir venir manger ici. A l'époque, c'est vrai, il y avait ce projet immobilier et la plupart des rideaux étaient tirés. Malgré tout, je n'ai pas hésité une seconde avant de me lancer dans l'aventure et la suite m'a donné raison.»
De son enfance, il garde lui aussi des souvenirs précis liés aux odeurs du marché où il se rendait avec ses parents. Les odeurs du poisson et de la viande, mais aussi celle des gens réunis sous un même toit. Cette ambiance familiale, d'ailleurs, est l'une des raisons qui explique son attachement au marché, comme si Sakae Machi était une grande maison abritant une communauté homogène. Aux côtés de Rieko Shinjo, il a fait bénéficier le quartier de ses talents de compositeur pour contribuer au redressement du quartier. «Peu à peu, je me suis mis à écrire des chansons sur Sakae Machi, alors que jusqu'alors je n'avais évoqué que des thématiques personnelles dans mes morceaux. En évoquant l'Histoire de l'archipel et en faisant l'éloge de ses habitants, j'ai l'impression d'avoir progressé d'un point de vue personnel», confie Morito Itoman.
L'un de ses hymnes les plus connus est «Downtown Parade», un morceau enjoué dont les paroles évoquent l'histoire tragique des infirmières d'Himeyuri et l'espoir qui anime tous les commerçants de voir leur marché perdurer. Interprété par Morito Itoman à la manière d'un rock manouche – le style de Maltese Rock – avec ses musiciens qui manient l'accordéon, la trompette ou encore le saxophone, le titre est entonné avec ferveur lors du festival organisé chaque mois durant l'été à Sakae Machi. A cette occasion, Morito Itoman partage la scène avec Rieko Shinjo et ses deux amies rappeuses, devant un parterre survolté. «Les premières fêtes de quartier étaient modestes, mais maintenant elles sont devenues un événement incontournable. Le succès aidant, nous avons pu attirer l'attention des médias, ce qui garantit une certaine visibilité à notre démarche», explique Morito Itoman. Le guitariste-restaurateur s'est aussi beaucoup investi dans l'élaboration d'un disque qui réunit les artistes du festival, à commencer par les «grand-mères rappeuses», ainsi que dans l'organisation au Théâtre de Sakurazaka d'un spectacle musical donné récemment en l'honneur de Sakae Machi. «Il y avait 500 personnes dans la salle, et beaucoup d'autres n'ont pas pu entrer!»
Au-delà du marché, personne n'est dupe, c'est de l'identité de l'archipel qu'il est question, raison pour laquelle Rieko Shinjo enseigne dans le même temps la langue d'Okinawa aux jeunes générations. «On ne peut pas changer le monde tout seul, mais quand on unit ses forces on peut espérer le faire évoluer petit à petit», conclut la rappeuse de Sakae Machi.
Patrick Claudet